Les statuts de la vérité

Dans cet essai, très documenté, Rafik Hiahemzizou nous introduit au cœur de questions nouvelles tout particulièrement fécondes pour la philosophie des sciences.

Son postulat principal est la divisibilité (séparabilité) des théories scientifiques.

La théorie est composée d’un ensemble de propositions qui sont épistémologiquement différentes par rapport au statut de vérité et vis-à-vis de l’expérience. Il y a, au sein d’une théorie, une seule proposition vraie, mais aussi des propositions nécessaires (ni vraies ni fausses), des propositions anthropomorphiques (dont la survivance s’explique par la vieille influence d’autres domaines extrascientifiques), des propositions fausses (qui sont le résultat involontaire du processus d’édification de la théorie) et, ce qui est plus important encore, d’une proposition expérimentale qui est confrontée seule à l’expérience.

Toutes ces propositions cohabitent dans une théorie et il ne faut pas surestimer les relations entre elles. La seule relation qui existe est celle que l’auteur appelle «transduction » et qui agit entre la proposition expérimentale et le dispositif expérimental. Quant à la proposition vraie, elle se forme de manière spontanée par le simple déploiement de l’imagination et de l’intuition (c’est l’un des enseignements d’Einstein dont la perspicacité intellectuelle se manifeste une fois encore).

Cette façon de voir s’oppose à la vision classique en philosophie des sciences. Jusqu’à maintenant les philosophes, quelles que soient leurs tendances (réalistes, idéalistes ou analytiques), supposent que la théorie scientifique est un système homogène et un ensemble de propositions liées par des relations logico-déductives qui peuvent être confrontées à l’expérience, une à une, ou de manière globale, en termes de confirmation (approche classique, Pierre Duhem, Émile Meyerson) ou de réfutabilité/testabilité (approche de Karl Popper). Elle remet également en cause la distinction, largement répandue aujourd’hui en philosophie des sciences, entre contexte de découverte et contexte de justification, puisque une bonne partie des propositions théoriques (notamment les propositions nécessaires) mettent en évidence le rôle des causes externes qui peuvent même être extrascientifiques dans l’édification des théories scientifiques.

Le livre de Rafik Hiahemzizou tente une analyse de ce rôle séculaire.

Résultat de la genèse de la pensée scientifique, cet état de fait permet de mieux comprendre l’évolution de la science comme étant la conséquence de la transmigration des propositions entre les théories scientifiques.

Rafik Hiahemzizou a entrepris l’analyse historique d’une telle transmigration à travers des exemples typiques, comme celui de la révolution copernicienne.

Par un détour imprévu, la conclusion suivante a été retenue : le terme « révolution » est un mythe largement consommé parmi les historiens et philosophes des sciences. La divisibilité des théories scientifiques et la transmigration de leurs composantes entre les théories scientifiques anciennes et nouvelles peuvent être déduites des enseignements décisifs de la logique, de la physique théorique et de l’histoire de la science physique.

Tout au long des pages de ce livre, ces enseignements sont inexorablement disséqués, patiemment expliqués et éclairés.

 Une fois esquissée dans ses grandes lignes, cette structure des théories scientifiques devient un puissant « paradigme » pour mieux comprendre la genèse et l’évolution de la science. Un pont pourrait ainsi être jeté entre la structure de la théorie scientifique et l’histoire de la science, ce qui qui serait beaucoup plus légitime que l’absurde et anachronique séparation entre deux champs si étroitement liés de la connaissance, sachant fort bien, de surcroît, que cette séparation est entretenue par la distinction, largement répandue chez les philosophes des sciences, entre «contexte de découverte» et «contexte de justification».

En dernière analyse, les conséquences de la divisibilité des théories scientifiques s’avèrent innombrables et justifient, de ce fait, l’émergence d’un nouveau domaine de recherche en philosophie des sciences.

 

L’Éditeur